Fernand Braudel ou la pensée du temps long : vie matérielle, marchés, capitalisme

L’Homme du XXIe siècle est prisonnier du court-terme. De l‘individualisme triomphant au trading à haut-débit, du mandat comme seul horizon au commentaire par Tweets interposés, de l’empire d’Instagram au règne des médias de masse, tout concourt à nous enfermer dans l’instantané. Pourtant, plusieurs des fléaux économiques du moment ­– financiarisation du capitalisme, ubérisation, explosion des inégalités, crise environnementale, recomposition géopolitique, échec de la zone Euro – exigent au contraire de s’inscrire dans le temps long pour les comprendre, et d’en finir avec le mythe de la « fin de l’Histoire ». Pour ce faire, la pensée de Fernand Braudel, penseur par excellence de la longue durée, apporte un éclairage d’une rare acuité, original à plus d’un titre, et largement sous-exploité. Le Comptoir vous propose donc de (re)mettre sous le feu des projecteurs un penseur majeur du XXe siècle – dont nous avons fêté l’an dernier les cent quinze ans de la naissance – en faisant une place privilégiée aux extraits de son œuvre.                

L’homme et l’œuvre : entre les Annales et la Nouvelle Histoire

La vie de Fernand Braudel fut pour le moins riche de rebondissements : professeur de lycée à Constantine et Alger (jusqu’en 1932), il explora de multiples recoins de la Méditerranée en quête d’archives inédites; avec Claude Lévi-Strauss, il contribua à développer une faculté de Lettres, Sciences et Philosophie au Brésil (1935-1937). Fait prisonnier en 1940 dans les Vosges, il participera à l’organisation de l’ « Université » du camp de prisonniers de Mayence où il réside, et dispensera de nombreux cours à ses camarades. Il rédigera la majeure partie de sa thèse de doctorat (qui deviendra La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II) – sans ses fiches, restées à Paris, et donc largement de mémoire, bien qu’aidé par son droit d’accès à la bibliothèque – dans ce même camp de Mayence tout d’abord, et dans celui de Lübeck ensuite où il sera transféré parmi les « détenus politiques » en raison de ses convictions gaullistes…

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Personnage à la vie mouvementée, donc, Fernand Braudel est difficilement classable parmi les courants historiographiques. Disciple, ou plutôt héritier de Marc Bloch et Lucien Febvre, il incarne la « seconde génération » de l’École des Annales, qui s’attacha principalement à orienter l’Histoire vers les questions sociales, économiques, et plus largement, matérielles, de l’Humanité, délaissées car jugées ingrates par les tenants de l’ « histoire-bataille » – essentiellement politique et diplomatique – obsédés par les « grands hommes ». À de nombreux égards, l’œuvre de Braudel s’inscrit pleinement dans cette perspective matérialiste et totalisante de l’histoire, soucieuse des grands ensembles, des grandes masses de données, et attentive également à mobiliser des  types de sources moins communes que les archives diplomatiques, comme les supports artistiques et iconographiques, les monnaies, les récits de voyages, les chroniques, les registres comptables, etc. Pourtant, par bien des aspects de son œuvre, Fernand Braudel annonce déjà certains traits saillants de l’ainsi nommée « Nouvelle Histoire » : il aborde notamment la question des mentalités, qui trouvera son historien en Jacques Le Goff ; il n’hésite pas à traiter, au besoin, du climat et de l’environnement, qui seront le thème central de l’œuvre d’Emmanuel Le Roy Ladurie ; enfin, trait distinctif de la Nouvelle Histoire, il mobilise abondamment les disciplines auxiliaires comme la sociologie, l’anthropologie, la géographie ou l’économie. Toutefois, à l’opposé de la fragmentation avancée de la Nouvelle Histoire en un kaléidoscope de niches particulières sans réelle connexion les unes avec les autres, et bien loin de la centralité de la micro-histoire qui s’attache à faire l’histoire d’un objet bien précis sur une période courte, Braudel entreprend une histoire globale – il fera sienne la phrase de Novalis : « Toute histoire est nécessairement mondiale », et sera l’un des pionniers de l’histoire comparée –, envisagée sur la longue durée, reconnaissant et mettant en lumière la profonde interconnexion de tous les éléments de l’histoire humaine, qui s’influencent mutuellement : économie, mentalités, démographie, environnement, institutions, conflits de classes,…Toute histoire sérieuse ne saurait, selon lui, négliger un seul de ces éléments [1].

Texte 1 – Braudel sur sa vision de l’Histoire

« Il faut le dire (…), trop de ces études [i.e. celles qui l’ont précédé sur la Méditerranée] parlent un langage d’hier, désuet à plus d’un titre. Ce qui les intéresse, ce n’est pas la vaste Mer, mais tel minuscule carreau de sa mosaïque, non pas sa grande vie mouvementée, mais les gestes des princes et des riches, une poussière de faits divers sans commune mesure avec la puissante et lente histoire qui nous préoccupe.  Mon excuse est l’histoire même de ce livre. Mes maîtres d’alors l’approuvaient fort : ils la voyaient se rangeant dans les cadres de cette histoire diplomatique, assez indifférente aux conquêtes de la géographie, peu soucieuse (…) de l’économie et des problèmes sociaux, assez méprisante à l’égard de faits de civilisations, des religions et aussi des lettres et des arts, ces grands témoins de toute histoire valable, et qui, calfeutrée dans son parti pris, s’interdisait tout regard au-delà des bureaux de chancellerie, sur la vraie vie, féconde et drue. »

[F. Braudel, La Méditerranée, 1 – La part du milieu, Paris, Armand Colin, p. 9.]

En dépit du succès de certains concepts braudéliens comme la « longue durée » ou sa typologie des temporalités (temps structurel, temps social, temps individuel) qu’on détaillera plus loin, cet ambitieux programme d’une histoire globalisante ne recevra qu’un accueil assez froid dans les milieux universitaires français. Dès la fin des années 60, ses successeurs au sein des Annales que seront Jacques Le Goff, Jacques Revel et André Bruguière orienteront leurs travaux sur des problématiques plus restreintes, ne combinant jamais longue durée et multiplicité des objets historiques. L’un des principaux opposants de Braudel, à cette époque, n’est autre que Michel Foucault, qui lui oppose une démarche renouant avec « l’événement » comme marque de rupture, privilégie la « généalogie » à l’Histoire, se concentre sur l’objet plutôt que sur le temps, rejette les causes extérieures des phénomènes, et surtout renonce à la tentative de décrire et de comprendre le réel pour se focaliser en lieu et place sur la production des discours. En bref : un repli sur le subjectif, d’une part, contre une tentation de l’objectif, d’autre part. Le clivage n’étonnera personne, c’est celui qui traverse la pensée occidentale depuis au moins le XVIIe siècle, et connaît un regain de vigueur depuis l’avènement de la French Theory, qui séduisit beaucoup plus les intellectuels français que la démarche rationnelle, à la fois empiriste, transcendantale et globalisante de Fernand Braudel.

Le temps multiple

Le cœur de la pensée de Fernand Braudel réside dans sa conception du temps. Jusque-là, l’Histoire était dominée par une vision relativement linéaire des temporalités, rythmée par des événements se déroulant dans un contexte faisant office de toile de fond. Pour Braudel, la toile de fond –  c’est à dire le contexte, qu’il soit géographique ou culturel – est elle-même en mouvement, mais à un rythme différent. Braudel a ainsi pris conscience que le temps ne s’écoule pas de la même manière selon le phénomène considéré. Il distingue ainsi trois temporalités [2] :

  • Un temps géographique ou structurel : c’est le temps des structures profondes, dont l’évolution est extrêmement lente. C’est le cas bien entendu de l’environnement, mais aussi celui des structures agraires – types de cultures, structures foncières, modes d’exploitation… – ou des structures familiales chères à Emmanuel Todd [3].
  • Un temps social/économique ou conjoncturel : c’est le temps des groupes sociaux, des idéologies politiques, des mentalités collectives, et des fluctuations économiques (phases de développement économique vs. phases de contraction de l’économie, à l’image des fameux cycles de Kondratieff).
  • Enfin, un temps individuel ou événementiel : c’est le temps de la politique « politicienne » ou diplomatique, le temps qui concerne la vie à l’échelle de l’individu, et caractérisée par l’événement comme réalité structurante (guerres, découverte technique, catastrophe naturelle, renversement politique, attentat, parution d’un ouvrage majeur, etc.).

La métaphore employée par Braudel pour comprendre ces trois composantes du temps est celle d’une barque sur la mer : les Hommes, dit-il, traversent leur vie comme une barque navigue sur un plan d’eau : ils voient essentiellement les ondes de surface (les évènements), perçoivent modérément l’effet des vagues plus profondes (les conjonctures), et ne ressentent pratiquement pas les puissants mais lents courants sous-marins (les structures). Or, tout groupe humain est, en permanence, traversé par les trois mouvements simultanément (figure 1), qui n’ont ni les mêmes phases, ni les mêmes tendances. C’est pourquoi il est impératif, pour comprendre réellement un phénomène historique, de le considérer dans la longue durée, c’est-à-dire sur le temps long.

Prenons un exemple concret : pour comprendre pleinement l’antisémitisme, il n’est pas possible de se limiter à la théorisation qui en fut faite dans l’Allemagne du début du siècle. Il faut également considérer l’antisémitisme des élites françaises au XIXe siècle, le rôle des prêteurs juifs dans l’Europe médiévale, la Reconquista espagnole, les conflits entre juifs et musulmans aux premières heures de l’Islam, le procès et l’exécution de Jésus, ainsi que l’impérialisme romain en Judée au premier siècle de notre ère. Il en va de même pour le capitalisme : on ne peut le comprendre en se focalisant sur les pratiques actuelles des multinationales; il faut au contraire en passer par les activités des négociants et la gestion des grandes propriétés dans l’empire romain, par l’émergence des bourgeoisies urbaines au Moyen-Age, la naissance des États modernes, l’invention du billet de banque, et bien sûr la Révolution Industrielle…etc. Focalisons-nous donc quelque peu sur les conceptions économiques de Braudel, sans doute l’aspect le plus original et approfondi de sa pensée…

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« Vie matérielle », économies de marché, capitalisme

La vie matérielle : les habitudes et le non-marchand

C’est en effet en histoire économique que Braudel a réalisé ses travaux les plus aboutis. À la faveur d’un ouvrage qui avait d’abord pour but de rassembler les connaissances sur l’économie de l’Europe préindustrielle, Braudel en est venu, dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe – XVIIIe siècle), à présenter rien moins qu’une nouvelle théorie du développement de l’économie européenne et de l’avènement du capitalisme. Il ajoutait ainsi une brique majeure à un édifice déjà considérable : Karl Marx (le capitalisme comme rapport d’exploitation du travail par les propriétaires des moyens de production via la plus-value), Max Weber (le capitalisme favorisé par l’éthique protestante d’accumulation), Werner Sombart (le capitalisme comme émanation et cristallisation de la mentalité bourgeoise), Cornélius Castoriadis (le capitalisme comme forme sociale-historique caractérisée par la centralité de l’économie – entendue comme méthode d’organisation des processus sociaux – sur les autres domaines de l’existence), ou encore Marcel Mauss (le capitalisme comme « fait social total »). À la lumière de sa conception du temps, Braudel nous propose quant à lui une théorie synthétique du développement économique de l’Europe et du capitalisme.

La théorie de Braudel identifie trois « plans » économiques distincts : ce qu’il appelle la « vie matérielle » (1), la sphère marchande ou économie de marché (2), et le domaine (proto-)capitaliste (3). La  vie matérielle  désigne pour lui l’ensemble des éléments, des transactions, et des comportements situés au-dessous de la sphère marchande. Dans ses aspects socio-économiques, elle recouvre l’autoconsommation paysanne, les mécanismes de don et de contre-don – que Karl Polanyi désigne sous le label de réciprocité (le pêcheur fournissant du poisson à plusieurs foyers le lundi, et recevant de la viande de la part du chasseur le mardi, etc…) –, les méthodes agraires, les techniques, mais aussi les structures profondes qui pèsent depuis toujours sur l’existence quotidienne : environnement, contexte sanitaire, épidémies, et enfin les rythmes démographiques. Mais la vie matérielle englobe également des éléments d’ordre culturel : les types d’habitat, les coutumes vestimentaires, la cuisine, à quoi l’on pourrait inclure les structures familiales évoquées plus haut.

Le marché : réalité ancienne, conception nouvelle

La sphère du marché embrasse, pour Braudel, l’ensemble des échanges marchands au sens large, qu’il s’agisse de troc, de crédit, ou de transaction proprement monétaire, même au travers de monnaies considérées comme primitives. La désignation par Braudel de la sphère marchande par le terme d’ « économie de marché » induit une confusion malheureuse : par « économie de marché », Braudel entend en fait l’économie du marché, à savoir le domaine économique qui s’effectue par l’échange marchand, c’est-à-dire par un marché essentiellement physique, et non réduit à une conception purement abstraite typique de la théorie économique néoclassique. D’où la distinction effectuée en son temps par Karl Polanyi entre le marché – abstrait – et les marchés – physiques. Par « économie de marché », Braudel n’entend en aucune façon le système économique au sein duquel « le » marché serait le référent dominant, la source de toute norme, et le juge en dernière instance des actions économiques. L’expression est à comprendre, chez lui, en un sens beaucoup plus littéral : l’économie de marché, qu’il aurait pu opportunément nommer économie du marché ou des marchés, renvoie au fonctionnement de l’échange marchand (boutiques, colporteurs, foires, bourses, commerce, troc, crédit, etc.), et qui rejoint ce que Marx rassemblait sous le terme parfaitement choisi de « sphère de la circulation » [4].

Ainsi, l’échange marchand est une réalité transhistorique, présente dès l’échange d’outils en silex contre des objets en ivoire par des groupes nomades ou semi-nomades dans la Préhistoire, parfois au moyen de coquillages ou de cailloux servant d’étalon, toujours plus ou moins encadré par les structures sociales, et toujours en partie autonome. Contre un certain réductionnisme, notamment chez Polanyi, qui considère l’échange antique comme étant hors du marché, Braudel rappelle au contraire la profonde identité de nature des transactions marchandes du passé et du présent, quand bien même les modalités de leur encadrement ont changé : « Il est trop facile de baptiser économique telle forme d’échange et sociale telle autre forme. En fait, toutes les formes sont économiques, et toutes sont sociales. (…) Réciprocité, redistribution, sont aussi des formes économiques, et le marché à titre onéreux, très tôt en place, est lui aussi à la fois une réalité sociale et une réalité économique. » [5]

À proprement parler, il n’y a donc pas eu de « naissance du marché », mais une mutation de ses fonctions, de sa place dans la hiérarchie de la vie économique et sociale. Et c’est justement cette place que Braudel entend restituer : pour l’essentiel de l’histoire humaine, la sphère marchande n’a occupé qu’un espace relativement minoritaire, même si elle son étendue a varié d’une civilisation à l’autre, et d’une époque à une autre…

Le capitalisme : tout d’abord une pratique

La sphère capitaliste occupe le sommet de cette tripartition de la vie économique, à la faveur de laquelle Braudel propose une interprétation neuve du capitalisme, s’éloignant de nombreux schémas classiques. Braudel récuse ainsi à la fois la conception, partagée par Sombart et Weber, du capitalisme comme étant essentiellement une mentalité, une idéologie, et celle, rejoignant la justification libérale, qui en ferait l’émanation d’une « rationalité » nouvelle.

Texte 2 – Braudel contre la définition idéaliste et éthique du capitalisme

« Faut-il pour autant attribuer à nos acteurs un « esprit » qui serait la source de leur supériorité et les caractériserait une fois pour toutes, qui serait calcul, raison, logique,  détachement des sentiments ordinaires, le tout au service d’un appât effréné du gain ? (…) L’explication idéaliste, univoque, qui fait du capitalisme l‘incarnation d’une certaine mentalité, n’est que la porte de sortie qu’empruntèrent Werner Sombart et Max Weber pour échapper à la pensée de Marx. Nous ne sommes pas obligés, en toute équité, de les suivre. Je ne crois pas pour autant que tout soit matériel, ou social, ou rapport social, dans le capitalisme. Un point reste à mes yeux hors de doute : il ne peut être d’une seule et étroite origine.
[…]
Autre explication plus générale, ce sont les progrès de l’esprit scientifique et de la rationalité, au cœur de l’Occident, qui auraient assuré l’essor économique général de l’Europe, portant en avant sur leur propre mouvement le capitalisme, ou mieux l’intelligence capitaliste et sa percée constructive. C’est là encore faire la part du lion à l’ « esprit », aux innovations des entrepreneurs, à la justification du capitalisme comme fer de lance de l’économie. (…) »

[F. Braudel, Civilisation matérielle…t. II – Les jeux de l’échange, Paris, Armand Colin, p. 472 & p. 690.]

Pour Braudel, l’explication du capitalisme par les idées et les mentalités ne tient pas, car elle embrasse d’un seul tenant le capitalisme et le marché, qui sont pour lui à la fois interdépendants et contradictoires : interdépendants car le marché donne l’oxygène nécessaire au développement du capitalisme ; contradictoires car l’échange marchand implique une forme de transparence – transparence du prix, de la marchandise elle-même, concurrence des acteurs économiques entre eux (réelle ou prétendue) – là où l’action capitaliste repose pour Braudel sur les pratiques de monopoles ou d’oligopoles, de spéculation, de triche, de prédation, c’est à dire d’opacité et de distorsion de l’échange.

Texte 3 – Capitalisme n’est pas rationalité   

« Mais de toute façon, la facilité avec laquelle on admet l’égalité capitalisme-rationalité naît-elle vraiment d’une admiration pour les techniques modernes de l’échange ? Ne vient-elle pas plutôt du sentiment général – ne parlons pas de raisonnement – qui confond capitalisme et croissance, qui fait du capitalisme non pas un stimulant mais le stimulant, le moteur, l’accélérateur, le responsable du progrès ? Une fois de plus, c’est confondre économie de marché et capitalisme (…) De là à mettre à l’actif du capitalisme la « rationalité » reconnue à l’équilibre du marché, au système en soi, le pas a été franchi allègrement. N’y a-t-il pas là quelque chose de contradictoire ? Car la rationalité du marché, on nous en a rebattu les oreilles, c’est celle de l’échange spontané, non dirigé surtout, libre, concurrentiel, (…). A priori, il ne s’agit pas là de la rationalité de l’entrepreneur lui-même, qui individuellement, cherche au gré de la circonstance le meilleur chemin de son action. (…) Qu’il n’y ait pas de capitalisme sans rationalité, c’est-à-dire sans adaptation continuelle des moyens aux fins, sans calcul intelligent des probabilités, soit. Mais nous voilà revenus à des définitions relatives du rationnel, qui varie non seulement de culture à culture, mais de conjoncture en conjoncture et de groupe social à groupe social, et selon leurs fins et moyens. »

[F. Braudel, Civilisation matérielle…t. II – Les jeux de l’échange, Paris, Armand Colin, pp. 694-695.]

Ainsi, pour Braudel, le capitalisme n’est pas une théorie ou un ensemble d’idées, et ne peut donc pas être résumé à la théorisation qui en fut faite par les penseurs libéraux aux XIXe et XXe siècles ; le capitalisme est pour lui avant tout une pratique, une action essentiellement acquisitive, prédatrice, une stratégie d’accumulation, une captation de ressources par des moyens qui débordent de loin la seule « loi » du marché, et qui comprend, sans s’y réduire, l’exploitation du travail d’autrui et la quête d’investissements rémunérateurs. Une sphère, donc, qui ne résulte d’aucune génération spontanée, et dont la « comptabilité en partie double«  n’est en aucune façon, contrairement à la thèse de Sombart, l’acte de naissance. Car dans le registre des moyens, bien d’autres furent ainsi mis au service de l’accumulation capitaliste : lettre de change, banques, Bourse, spéculation, endossement, escompte, etc., autant de pratiques que l’on retrouve bien avant le XVe siècle où la vulgate dominante situe d’ordinaire l’émergence du capitalisme : « argentiers » (argentarii) de l’antiquité romaine, spéculation alimentaire des propriétaires fonciers grecs et romains, banquiers de l’antique Babylone, lettres de change inventées au XIVe siècle, etc. « Le capitalisme, un certain capitalisme, existe depuis toujours (…) ; en ce sens, l’histoire du capitalisme va d’Hammourabi à Rockefeller » [6]. C’est l’espace occupé et phagocyté par l’activité capitaliste qui a fait d’une société, l’Europe industrielle, une « société capitaliste », non le simple inventaire des actions capitalistes elles-mêmes ou des traces de l’idéologie que professent ceux qui les pratiquent.

La mutation du capitalisme à l’œuvre sous nos yeux, bien décryptée par Bernard Friot, et qui en fait de plus en plus un système d’exploitation de rente (rente financière, rente de localisation, rente issue de la propriété lucrative…), semble corroborer la thèse braudélienne: la phase industrielle du capitalisme ne fut qu’une configuration historique pendant laquelle les pratiques acquisitives d’une certaine élite sociale se sont accommodées de la création d’emplois et d’investissements dans les infrastructures. Lorsque ces éléments ne devinrent plus assez rémunérateurs, les activités capitalistes changèrent de nature : délocalisations, financiarisation, ubérisation… Comme le résume Braudel par une formule lapidaire : « Le capitalisme est d’essence conjoncturelle. (…) Si le grand marchand change si souvent d’activité, c’est que le grand profit change sans cesse de secteur ».

Résumons ! Le capitalisme est, pour Braudel :

(1) Une attitude acquisitive, une pratique sociale d’appropriation, d’accumulation de richesses.

(2) par les moyens disponibles, lesquels recouvrent la prédation, l’exploitation du travail et des ressources, l’investissement productif, la spéculation, etc.

(3) dont le développement est favorisé par une série de conditions, la première étant l’ampleur de la sphère marchande, c’est-à-dire l’ « étage » de la vie économique que le capitalisme surplombe et déborde.

Sur base de cette structure – vie matérielle, économie marchande, capitalisme –, il propose donc une typologie des économies existantes ou ayant existé, se différenciant par les proportions des différents « étages économiques » en leur sein, plutôt que par l’existence de l’un ou l’autre trait distinctif (cf. figure 2).

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De cette typologie, Braudel en vient donc à présenter l’histoire de l’économie européenne sur les cinq derniers siècles comme la conquête progressive de la vie économique par les échanges marchands et l’expansion du domaine d’action du capitalisme [7]. Expansion, conquête, et au final, position écrasante, au détriment de la « vie matérielle » et du secteur non-marchand, mais non apparition d’un phénomène en soi inédit (figure 2). La conclusion, implicite, est que le capitalisme industriel est caractérisé par une nouvelle configuration d’éléments, plus que par des éléments radicalement nouveaux – même s’il y en a assurément, à l’instar des mutations technologiques. Inutile d’ajouter, bien entendu, que la réalité est plus complexe que ce schéma, pourtant parlant. Pas de séparation hermétique en effet, pas plus entre vie matérielle et sphère marchande qu’entre sphère marchande et sphère capitaliste. Pas de linéarité non plus de l’expansion des marchés au cours de la longue histoire humaine : le développement de l’économie de marché était assurément plus abouti dans la Méditerranée gréco-romaine, qui brassait des masses monétaires considérables, que dans le repli économique de l’Europe Mérovingienne. La progression, presque sans discontinuité, de la sphère marchande et du capitalisme entre le XVe et le XIXe siècle, ne doit pas faire oublier qu’il n’en fut pas de même du Ve au XVe siècle…

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L’apport de Braudel à la compréhension du capitalisme et des évolutions de l’économie

La vie matérielle est consubstantielle de toute société humaine, quelle que soit l’échelle considérée. L’échange marchand existe depuis toujours, même dans les sociétés de subsistance, fût-ce à l’état embryonnaire, dès lors qu’à une certaine échelle l’autosuffisance n’est plus de mise. Le « capitalisme » compris comme stratégie acquisitive existe quant à lui depuis longtemps dans les sociétés sédentaires, dès lors que la sphère marchande brasse une quantité de richesses suffisante. Voilà résumée en trois phrases la théorie économique de Fernand Braudel. Combinée à sa conception du temps, elle fournit une  puissante clé de lecture du capitalisme contemporain, et des possibilités de contester sa légitimité et sa suprématie.

1 – Sur la nature du capitalisme. Le « capitalisme » actuel n’est pas un « système » parfaitement cohérent, organisé, qu’il suffirait un jour d’ « abattre » ; c’est une configuration d’actions économiques, d’institutions politiques, de normes juridiques, de pratiques sociales qui sont orientées vers la satisfaction de la sphère acquisitive plutôt que vers la progression de la vie matérielle, ou même d’un fonctionnement socialement plus efficace de certains marchés. La distinction entre « économie des marchés » et capitalisme est cruciale : premièrement elle permet de tordre le cou à l’antienne libérale consistant à dire que tout anticapitalisme amène la régression des échanges; deuxièmement, elle rappelle que le marché n’est jamais en soi positif ou néfaste : son impact dépend de ce qui est marchandisé, dans quelle mesure et à quelles conditions: marchandiser l’enseignement ou la production de téléphones n’a pas les mêmes conséquences…

2 – Sur la mondialisation. Le capitalisme n’a pas été « d’abord » national pour « devenir ensuite » transnational. Le capitalisme, explique Braudel, est par nature transnational : il ne peut exister qu’en connexion avec des flux qui s’organisent à l’échelle internationale: les grands marchands romains organisant l’importation d’épices depuis l’extrême-Orient, ou encore la célèbre Compagnie hollandaise des Indes Orientales (fondée en 1602) en sont des exemples éclatants. Ce qui a changé, c’est que du XVIe au XIXe siècle, le capitalisme a pu profiter de l’unification du marché national pour trouver suffisamment d’intérêt à localiser l’essentiel de ses activités en Europe. Au XXIe siècle, l’intervention de l’État, le mouvement ouvrier, la sécurité sociale, la taxation du capital organisée suite à la crise de 1929, ont rogné les profits capitalistes. La réponse du capital se fit entendre sous forme de délocalisations massives, de robotisation et de mobilisation d’une main d’œuvre immigrée pour les emplois non-délocalisables, de financiarisation, de circulation accrue des capitaux, et de « flexibilisation – ubérisation » de la production. En d’autres termes, c’est la localisation, le secteur, et la nature des activités capitalistes qui a changé, mais pas l’essence du capitalisme.

3 – Sur les alternatives au capitalisme. Sur base de ce qui précède, un anticapitalisme bien compris devrait donc œuvrer à contrer la suprématie – économique, mais aussi politique, culturelle, sociale – de la sphère acquisitive, plutôt que nourrir le mythe d’éradiquer de tout homme, pris individuellement, les comportements acquisitifs, lesquels se retrouvent dans toutes les sociétés humaines, passées, présentes et donc futures. La tâche n’est pourtant pas aisée : pour Braudel en effet, seule une structure profonde peut contrecarrer une autre structure profonde; un phénomène issu du temps social ou du temps individuel ne le peut pas à lui seul, sous peine d’aligner un poids mouche contre un poids lourd. Ainsi, la « fin du capitalisme », drapée dans les oripeaux du Grand Soir, c’est-à-dire d’un événement, néglige ce que Braudel tient pour un principe fondateur du changement historique : « Toute longue durée se brise un jour ou l’autre; jamais d’un seul coup, jamais dans sa totalité, mais des cassures interviennent » [8]. Un anticapitalisme d’inspiration braudélienne s’emploierait donc avant tout à chevaucher une structure opposable au capitalisme.

Reste à savoir laquelle. Revigorer la vie matérielle est une option, assurément, qui se dessine sous nos yeux: reconstruire des réseaux de solidarité non-marchands, produire une portion croissante de ce que l’on consomme (à l’instar des initiatives d’agriculture urbaine), c’est à dire relocaliser la production et la consommation…sont des évolutions dans ce sens. S’appuyer sur l’État au sens large, c’est-à-dire les institutions, en est une autre ; c’est en partie le sens de la « démondialisation » prônée par Jacques Sapir. Deux stratégies qui se complètent plus qu’elles ne s’opposent, d’ailleurs, puisque la force des institutions garantissant la souveraineté peut précisément agir comme protection des initiatives locales exposées à la violence des marchés, à la sujétion par l’endettement. C’était d’ailleurs le sens de la thèse de Proudhon qui, dans sa Théorie de la Propriété, assignait comme rôle supérieur à l’État celui d’agir comme garant des activités décentralisées : « c’est ainsi que la propriété, en s’entourant des garanties qui la rendent à la fois plus égale et plus inébranlable, sert elle-même de garantie à la liberté et de lest à l’État. La propriété consolidée, moralisée, entourée d’institutions protectrices, ou, pour mieux dire, libératrices, l’État se trouve élevé au plus haut degré de puissance, en même temps que le gouvernail reste aux mains des citoyens. » [8]À toutes fins utiles, Braudel rappelle ainsi dans un passage éclairant qu’il n’y a pas de lien univoque entre l’État et le capitalisme :

Texte 5 État et capitalisme

« L’État favorise le capitalisme et vient à son secours – sans doute. Mais renversons l’affirmation : l’État défavorise l’essor du capitalisme qui, à son tour, est capable de le gêner. Les deux choses sont exactes, successivement ou simultanément, la réalité étant toujours complication prévisible et imprévisible. Favorable, défavorable, l’État moderne a été une des réalités au milieu desquelles le capitalisme a fait son chemin, tantôt gêné, tantôt favorisé, et assez souvent progressant en terrain neutre. »

[F. Braudel, Civilisation matérielle…–t. 2., Les jeux de l’échange, Paris, Armand Colin, 1979, p. 667.]

Comme le marché, donc, l’État n’est pas une structure à sens unique. Les deux stratégies se tiennent, donc, et ne s’excluent pas mutuellement. Le problème, comme nous l’apprend Braudel lui-même, c’est que le succès relatif de l’une ou l’autre, ou des deux, n’appartient pas exclusivement au bon vouloir des Hommes ou à leur dévouement. Les flux et reflux de la vie matérielle, la nature et l’extension des marchés, sont certes portés par les conjonctures des volontés collectives, mais ont aussi leur dynamique propre, imbriquée dans les aléas de l’environnement, de la démographie, et des forces qui contraignent l’action des groupes humains. Une leçon sans nul doute difficile à digérer pour quiconque fait de l’autonomie le principal facteur de changement.

Texte 6 – Le poids des structures

« Partout présente, envahissante, répétitive, cette vie matérielle est sous le signe de la routine : on sème le blé comme l’a toujours semé ; on plante le maïs comme on l’a toujours planté (…) ; on navigue en Mer Rouge comme on a toujours navigué… Un passé obstinément présent, vorace, avale de façon monotone le temps fragile des hommes. Et cette nappe d’histoire stagnante est énorme : la vie rurale, c’est-à-dire 80 à 90% de la population du globe [ndlr : dans l’Europe pré-industrielle], lui appartient dans sa très grande majorité. Bien entendu, il serait difficile de préciser où elle finit et où commence la fine et agile économie de marché. Elle ne se sépare certes pas de l’économie comme l’eau de l’huile. (…). La vie matérielle, entre XVe et XVIIIe siècle, c’est la prolongation d’une société, d’une économie anciennes, très lentement, imperceptiblement transformées, et qui, peu à peu, ont créé au-dessus d’elles, avec les réussites et les déficiences que l’on devine, une société supérieure dont elles portent forcément le poids. Et depuis toujours, il y a eu coexistence du haut et du bas, variation sans fin de leurs volumes respectifs. »

[F.Braudel, Civilisation matérielle…t.1 – Les structures du quotidien, Paris, Armand Colin, 1979, pp.15-16].

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Notes

[1] F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme : XVe – XVIIIe siècle – 3. Le Temps du monde, Paris, Armand Colin, 1979, p. 9.

[2] F. Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, pp. 80-82 ; F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II – 1. La part du milieu, Paris, Armand Colin, p. 18.

[3] Voir notamment : E. Todd, L’origine des systèmes familiaux, Paris, Gallimard, 2011

[4] K. Marx, Le Capital, I, ch. 6, 2 (F)

[5] F. Braudel, Civilisation matérielle…t. II – Les jeux de l’échange, Paris, Armand Colin, p. 261.

[6] F. Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, 1993, pp. 512-513.

[7] F. Braudel, Civilisation matérielle…t. II – Les jeux de l’échange, Paris, Armand Colin, pp. 696-697.

[8] P. – J. Proudhon, Théorie de la Propriété, Bibebook (édition en ligne), 1862, p. 126

via Fernand Braudel ou la pensée du temps long : vie matérielle, marchés, capitalisme – Le Comptoir

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