Les révélations de Wikileaks, N° 1 – la vidéo qui a fait d’Assange une cible des USA

Consortium News commence en ce moment une série d’articles, « The Revelations of WikiLeaks » (les révélations de Wikileaks) sur les principaux travaux de la publication qui a changé le monde depuis sa création en 2006. Cette série vise à contrer la couverture médiatique dominante, qui ignore le travail de WikiLeaks et se fixe plutôt sur des aspects réels ou supposés de la personnalité de Julian Assange. C’est la divulgation par WikiLeaks des crimes et de la corruption des gouvernements qui a finalement conduit à son arrestation le 11 avril. La vidéo « Collateral Murder » n’était que la première d’une série de révélations majeures qui ont fait du journaliste l’un des hommes les plus recherchés au monde, simplement pour les avoir publiées.

« Collateral Murder » a fait sensation dans les médias en 2010 et conduit à l’emprisonnement de Bradley/Chelsea Manning et à une enquête du Département de la justice sur Julian Assange, relate Elizabeth Vos. Mais les crimes de guerre que la vidéo a révélés n’ont causé d’ennuis à personne d’autre.


La vidéo qui a fait d’Assange une cible des USA

Par Elizabeth Vos
Paru sur Consortium News sous le titre New CN Series: The Revelations of WikiLeaks: No. 1—The Video that Put Assange in US Crosshairs


WikiLeaks a été fondé en 2006, mais c’est la publication, le 5 avril 2010, de « Collateral Murder » qui a fait du lanceur d’alerte-éditeur un phénomène mondial, attirant admirateurs et ennemis.

WikiLeaks a écrit sur le film : « La vidéo, tournée à partir d’un viseur d’hélicoptère Apache, montre clairement le meurtre gratuit d’un employé blessé de Reuters et de ses sauveteurs. Deux jeunes enfants impliqués dans le sauvetage ont également été grièvement blessés. »

Selon WikiLeaks, Reuters avait tenté sans succès d’accéder à la vidéo par le biais de la Freedom of Information Act [1] dans les années qui ont suivi la frappe.

Le lendemain de la sortie de la vidéo, le New York Times a décrit WikiLeaks comme un site Web auparavant marginal qui avait fait son entrée dans la cour des grands. « Le site est devenu une épine dans le pied des autorités aux États-Unis et à l’étranger. Avec la vidéo de l’attaque en Irak, ce centre de publications de documents sensibles se rapproche d’une forme de journalisme d’investigation et de militantisme. »

Avant 2010, WikiLeaks avait reçu quelques prix de journalisme de haut niveau. Mais au cours des années qui ont suivi la publication de la vidéo, elle a reçu de nombreux honneurs, dont le prix Sam Adams de l’intégrité.

Le 16 avril, WikiLeaks a annoncé un nouveau prix pour son fondateur, Julian Assange, alors même qu’il reste isolé dans une prison de Londres.

(Le Sydney Morning Herald : Julian Assange gagne un prix de journalisme de l’UE instauré en l’honneur d’un journaliste assassiné. https://amp.smh.com.au/world/europe/julian-assange-wins-eu-journalism-award-20190417-p51euj.html)

Chelsea Manning

« Collateral Murder » était l’une des fuites les plus importantes provenant de la source Chelsea Manning, alors analyste du renseignement de l’armée, qui a passé en conséquence sept ans dans une prison militaire.

Manning, qui avait accès à la vidéo et détenait une habilitation secret défense, a d’abord offert la vidéo au New York Times et au Washington Post, qui l’ont refusée. Manning  s’est ensuite tourné vers WikiLeaks.

Dans une fuite audio, Manning [alors Bradley, NdT] décrit les événements qui l’ont amené à décider de soumettre la vidéo à la presse lors de son passage devant la cour martiale, en 2013.

Elle a déclaré que l’incapacité de Reuters à obtenir les images par le biais d’une requête FOIA [qui, quand elle est accordée, peut obliger le gouvernement des USA à déclassifier des documents secrets par décision de justice, NdT] avait contribué à sa décision de les divulguer. « L’aspect le plus alarmant de la vidéo pour moi, c’est le plaisir apparent à verser le sang qu’ils [les pilotes] semblaient avoir. Ils déshumanisaient les individus et semblaient ne pas accorder de valeur à la vie humaine, en les qualifiant de « bâtards morts » et en se félicitant mutuellement de leur capacité à tuer des gens en grand nombre. »

Marjorie Cohn, analyste juridique, est l’une de celles qui ont décrit le contenu de la vidéo comme une preuve de crimes de guerre américains. À ce titre, elle soutient que Manning avait l’obligation légale d’exposer de telles informations. Dans la tribune pour Truthout de 2013 en lien, elle cite les Conventions de Genève, le Manuel de campagne de l’Armée de terre et le Uniform Code of Military Justice, qui énoncent tous le devoir militaire de désobéir à des ordres illicites.

Aucun des pilotes, responsables militaires ou responsables politiques n’a jamais été accusé ou tenu responsable des événements présentés dans la vidéo.

L’attaque d’hélicoptères Apache de l’US Army de 2007

Le film dépeint des frappes, le 12 juillet 2007, contre plus d’une douzaine d’Irakiens par des hélicoptères Apache de l’armée américaine armés de canons de 30 mm dans le quartier Al-Amin al-Thaniyah de Bagdad, un district de la capitale de l’Irak. Parmi les morts figuraient le photographe de Reuters Namir Noor-Eldeen et son assistant, Saeed Chmagh. Selon WikiLeaks, jusqu’à 25 personnes ont été tuées au cours de l’incident.

Après l’attaque initiale, les hélicoptères ont tiré et tué des personnes qui s’étaient arrêtées pour tenter de sauver les blessés. Un char d’assaut américain aurait roulé sur un corps, le coupant en deux. Assange a identifié la personne écrasée par le char comme Namir Noor-Eldeen dans une interview avec Al Jazeera, quelques jours après la sortie de « Collateral Murder ».

Après avoir reçu la vidéo cryptée, Assange et ses associés ont passé une semaine à travailler non-stop à Reykjavik, en Islande, pour décoder le cryptage de la vidéo par l’armée américaine.

Kristinn Hrafnsson, qui est maintenant rédacteur en chef de WikiLeaks, s’est rendu en Irak en tant que journaliste d’investigation pour retrouver les familles des victimes et confirmer les détails de l’événement avant la publication du film. Le New Yorker a rapporté :

Il [Hrafnsson] affirme avoir retrouvé le propriétaire de l’immeuble, un vieil homme nommé Jabbar Abid Rady, né en 1941, professeur d’anglais à la retraite. Abid Rady a dit à Hrafnsson que sa femme et sa fille étaient mortes dans l’attaque. Il a dit que cinq autres personnes qui vivaient dans l’immeuble étaient mortes aussi. Les bâtiments en construction servent souvent de logement dans les endroits ravagés par la guerre ; les gens vivent dans les étages inférieurs, qui sont souvent construits en premier et sont habitables avant la fin des travaux. Abid Rady a dit à Hrafnsson que trois familles vivaient dans cette structure particulière. »

Assange a fait remarquer que les images avaient attiré l’attention du public bien plus que tout document imprimé. « C’est très facile pour les gens de voir ce qui se passe », a-t-il déclaré dans son interview vidéo d’avril 2010 sur Al Jazeera. « Ce n’est pas trop complexe, il n’y a pas de barrières linguistiques avec le matériel visuel. Nous avions publié les politiques qui sous-tendent ce matériel dès 2007, des politiques militaires américaines classées secret défense. »

À un moment donné dans la vidéo, on peut entendre du personnel américain rire en disant : « Le char a roulé sur un corps. » Assange commente en disant : « C’était le corps de Namir. »

La réponse de l’armée

Peu après le massacre de 2007 – et trois ans avant la diffusion de la vidéo – l’armée américaine a minoré le nombre de morts et menti sur le contexte de l’incident.

Assange a démontré que les rapports militaires sur une « fusillade » précédant les événements montrés sur l’enregistrement avaient été présentés de manière erronée afin de justifier le massacre.

Après la publication par WikiLeaks de « Collateral Murder », le Pentagone a reconnu l’authenticité de la vidéo mais a déclaré qu’elle ne contredisait pas la conclusion officielle selon laquelle l’équipage des hélicoptères avait respecté les règles militaires, a rapporté le Daily Telegraph.

L’armée américaine a rejeté les appels à sanctionner l’équipage pour la mort des journalistes de Reuters, en déclarant que les hommes ne pouvaient pas être distingués des insurgés présumés. « Le Lance-roquettes dans la vidéo est réel », a dit un porte-parole du Pentagone cité par le Telegraph. « Nous avions des insurgés et des journalistes dans une zone où des forces américaines étaient sur le point d’être prises en embuscade. A l’époque, nous n’étions pas en mesure de discerner si (les employés de Reuters) portaient des caméras ou des armes. »

Chargement de cartouches dans un AH-64D Longbow Apache, avril 2007. (Wikimedia Commons)

Le lieutenant-colonel à la retraite Chris Walach, commandant des pilotes d’hélicoptères Apache, s’est entretenu avec Democracy Now au sujet de ces images en 2013. « En Irak, on ne peut pas mettre des gants roses sur des pilotes d’hélicoptère Apache et les envoyer sur le ring de combat ultime et leur demander de s’agenouiller, » dit-il. « Ce sont des pilotes d’attaque qui portent des gants d’acier, et ils montent sur le ring en lançant des coups de poing d’acier explosifs. Ils sont là pour gagner, et ils gagnent. »

Peu de temps après la publication de « Collateral Murder », Assange a été interviewé sur l’émission ‘The Colbert Report’. À un moment donné, l’animateur Stephen Colbert a dit en plaisantant qu’Assange était « un homme mort ». Colbert a interrogé Assange au sujet d’allégations d’une fusillade qui aurait précédé les événements montrés sur l’enregistrement. « C’est un mensonge », a répondu Assange. [05.20/11:39] Il a dit que 28 minutes plus tôt, des tirs d’armes légères avaient été signalés et que les hélicoptères Apache qui tournaient autour de ce quartier de Bagdad avaient « rencontré ces hommes par hasard et les avaient tués ».

La réaction des politiciens

Le 11 avril 2019, jour de l’arrestation d’Assange, Alistair Smout, journaliste de l’agence Reuters, a écrit rétrospectivement :  » WikiLeaks a mis Washington en colère en publiant des centaines de milliers de câbles diplomatiques secrets américains, et en 2010 une vidéo militaire américaine classifiée montrant une attaque par hélicoptère à Bagdad en 2007 qui a tué une dizaine de personnes, dont deux journalistes de Reuters.

Dans les jours qui ont suivi la divulgation de « Collateral Murder », le Secrétaire de presse du président Obama, Robert Gibbsan, a répondu aux questions des journalistes sur le contenu de la vidéo. Lorsqu’on lui a demandé si les actions du personnel américain étaient « appropriées », Gibbs a répondu qu’il n’était pas sûr que le président Barack Obama ait vu la vidéo, ajoutant :

Beaucoup d’entre vous ont tous voyagé avec le Président – ce Président ou d’autres Présidents dans des zones de guerre. Beaucoup d’entre vous connaissent des confrères qui ont travaillé dans des zones extrêmement dangereuses dans le monde. Nos militaires prennent toutes les précautions nécessaires pour assurer la sûreté et la sécurité des civils, en particulier de ceux qui séjournent dans ces endroits dangereux pour le compte d’organismes de presse. Honnêtement, je n’en sais pas assez sur ce qui s’était passé avant, c’est pourquoi je vous dirige sur le Département de la Défense. »

Puis, le Secrétaire américain à la défense Robert Gates a fustigé WikiLeaks pour ne pas avoir fourni le contexte de la vidéo. « Ces gens peuvent sortir tout ce qu’ils veulent, et ils n’en sont jamais tenus responsables. Il n’y a pas d’avant et pas d’après », a dit M. Gates, comparant la vidéo à une guerre vue « à travers une paille à soda ».

Gates a dit : « Ils sont en situation de combat. La vidéo ne montre pas le contexte des tirs qui avaient eu lieu contre des troupes américaines. C’est évidemment une chose difficile à voir. C’est douloureux à voir, surtout quand vous apprenez après coup ce qui se passait. Mais vous – vous avez parlé de brouillard de la guerre. Ces gens étaient obligés de réagir en une fraction de seconde. »

La réaction la plus forte à la vidéo a été une enquête du Département de la Justice des États-Unis sur Assange, débutée au moins six mois après « Collateral Murder » et la publication subséquente de journaux de guerre de l’Afghanistan et de l’Irak, qui sera le sujet suivant de cette série, et qui a finalement abouti à son arrestation le 11 avril 2019.

« L’enquête recueille discrètement des informations depuis au moins octobre 2010, six mois après l’arrestation du soldat Bradley Manning, la recrue de l’armée accusée d’avoir fourni l’essentiel des fuites », a rapporté le New York Times en juin 2013.

Le FBI avait commencé à enquêter sur Assange et WikiLeaks dès 2009, selon un affidavit publié par Assange en septembre 2013.

Alors que le Département de la Justice d’Obama n’a pas franchi la ligne rouge en criminalisant le journalisme, le Département de la Justice de Trump l’a piétiné en utilisant les éléments à charge qui avaient été abandonnées par l’administration précédente.

La réponse des médias

« Collateral Murder » a été dévoilé lors d’une conférence de presse au National Press Club à Washington, le 5 avril 2010. Le New York Times a rapporté :

Il ne fait aucun doute que les forces de la coalition étaient clairement engagées dans des opérations de combat contre une force hostile », a déclaré le lieutenant-colonel Scott Bleichwehl, porte-parole des forces multinationales à Bagdad.
Mais la vidéo ne montre pas d’action hostile. Au lieu de cela, elle commence avec un groupe de personnes qui se promènent dans la rue, parmi elles, selon WikiLeaks, Noor-Eldeen et Chmagh. Les pilotes les prennent pour des insurgés et prennent la caméra de Noor-Eldeen pour une arme. Ils visent et tirent sur le groupe, puis se délectent de leurs meurtres. »

Mais la réaction des médias à la sortie de la vidéo était mitigée. Le lendemain de sa publication, le NYT a publié un article intitulé : « Une vidéo sur l’Irak attire l’attention sur un site web. »  Il décrit des critiques contre WikiLeaks pour sa publication d’une version tronquée de la vidéo :

Les critiques soutiennent que la vidéo plus courte était trompeuse parce qu’elle n’indiquait pas clairement que les attaques avaient eu lieu dans le cadre d’affrontements dans le quartier, et que l’un des hommes portait une grenade ».

Quelques mois après la sortie de la vidéo, l’Australian Broadcasting Corporation a rapporté le sentiment du journaliste David Finkel du Washington Post : « Ils [WikiLeaks] ont fourni un contexte artificiel guidé par leur militantisme. Une opération était en cours, en réaction à une guerre. Les hélicoptères Apache ne tournoyaient pas en rond à la recherche d’un groupe d’hommes à abattre et à tuer. » Finkel était en poste en Irak en 2007, lorsque l’incident s’est produit, et a inclus l’événement dans son livre, « The Good Soldiers » (« Les bons soldats »).

En réponse à ces critiques, Assange a dit à Al Jazeera avoir pris sa décision de donner son titre au film, « Collateral Murder », « Meurtre collatéral » à cause du moment où les pilotes de l’hélicoptère Apache avaient tiré sur la camionnette et sur les personnes qui s’étaient arrêtées pour aider les blessés. Il a dit :

C’est pourquoi nous l’avons appelé « meurtre collatéral ». Dans le premier exemple, c’était peut-être une réaction disproportionnée ou une incompétence collatérale, lorsqu’ils s’en étaient pris à ce premier groupe de gens. C’était de l’imprudence confinant au meurtre, mais nous ne pouvions pas dire avec certitude que c’était un meurtre. Mais cet événement particulier, c’était clairement du meurtre. »

Les médias qui se sont depuis retournés contre Assange, ont fait à l’époque son éloge et celle de WikiLeaks.

Le jour de la sortie de la vidéo, le Guardian, qui a récemment participé à une campagne contre Assange, s’était empressé d’écrire un article qui notait les problèmes posés aux autorités militaires par la vidéo : « La sortie de la vidéo de Bagdad intervient peu de temps après que l’armée américaine ait admis que ses forces spéciales avaient tenté de dissimuler les meurtres de trois femmes afghanes, lors d’un raid en février, en retirant les balles de leur corps. »

Deux jours après la publication de « Collateral Murder », le Guardian, alors sous la direction du rédacteur en chef Alan Rusbridger, a publié un article d’opinion affirmant que les images étaient « annoncées par certains comme la révélation la plus importante depuis Abou Ghraib, et remettent en cause non seulement l’efficacité des règles militaires américaines, mais également l’intégrité des médias grand public qui couvrent des incidents similaires« .

Douze heures après la diffusion de la vidéo James Fallows, de l‘Atlantic, a qualifié « Collateral Murder » de « documentation la plus dommageable sur les abus des USA depuis les photos de torture de la prison d’Abou Ghraib ».

« La vidéo Collateral Murder est l’un des résultats les plus célèbres et les plus largement reconnus du projet WikiLeaks », a écrit Christian Christensen, professeur de journalisme à l’Université de Stockholm en 2014. « Ces images particulières ont été, à bien des égards, une cristallisation des horreurs de la guerre. »

Quelques jours après la publication de la vidéo, Haifa Zangana, romancière et ancienne prisonnière du régime de Saddam Hussein, a écrit un éditorial pour le Guardian, disant que sa famille avait vécu dans la zone où les événements avaient eu lieu, qu’elle a décrite comme un endroit « sans danger pour que les enfants jouent dehors » par le passé.

Zangana a continué :

Les témoins du massacre en ont rapporté les détails déchirants en 2007, mais ils ont dû attendre qu’un lanceur d’alerte occidental en publie une vidéo avant qu’on les écoute. En regardant la vidéo, ma première impression a été que je n’avais aucune impression. Mais l’engourdissement total s’est progressivement transformé en une colère devenue aujourd’hui familière. J’écoute les voix excitées de la mort venue du ciel, ces individus qui s’amusent à pourchasser et à tuer. Et je murmure : est-ce qu’ils se prennent pour Dieu ? »

Elizabeth Lea Vos est journaliste indépendante et collaboratrice régulière de Consortium News. Elle co-anime la veille en ligne #Unity4J

Traduction Entelekheia. Note d’introduction Consortium News.
Photo extraite de la vidéo Collateral Murder

 

via Les révélations de Wikileaks, N° 1 – la vidéo qui a fait d’Assange une cible des USA

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