« Je n’ai pas le droit de nourrir mon enfant » : un journaliste ruiné par les sanctions de l’UE sans procès

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Hüseyin Doğru, journaliste allemand d’origine turque, ne peut plus payer son loyer, nourrir ses enfants ni rémunérer son avocat — sans qu’aucun tribunal ne l’ait jamais jugé coupable.
  • Bruxelles lui reproche des liens avec la Russie, mais aucune preuve concrète n’a été rendue publique à ce jour. Une inscription sur une liste suffit à l’asphyxier économiquement.
  • Sa femme et ses enfants, jamais nommément visés par aucune décision, ont également subi le gel de leurs comptes bancaires communs.
  • Ce cas révèle un mécanisme qui pourrait cibler n’importe quel journaliste dont les positions dérangent — qu’il soit de gauche ou de droite.

L’affaire Hüseyin Doğru ne ressemble à rien de ce qu’une démocratie libérale devrait produire. Ce journaliste berlinois d’origine turque, titulaire de la nationalité allemande, se retrouve aujourd’hui dans l’impossibilité de payer son loyer, de nourrir ses enfants, de rémunérer son avocat, et ce sans qu’aucun tribunal ne l’ait jugé, sans qu’aucune preuve n’ait été versée au débat public. Le tribunal de grande instance de Francfort vient de confirmer que sa banque était en droit de maintenir le gel de ses comptes, conformément aux sanctions européennes qui le frappent depuis mai 2025. Une décision de justice qui ne dit pas qu’il est coupable, mais qui entérine qu’il est ruiné par décision administrative, sans procès.

Ce que Bruxelles lui reproche tient en quelques formules vagues : son travail journalistique pro-palestinien attiserait la « discorde ethnique, politique et religieuse » et il mènerait des « activités de déstabilisation qui soutiennent la Russie ». Le Berliner Zeitung, journal allemand qui suit l’affaire de près, a pris soin de préciser qu’à ce jour, aucune preuve concrète d’un lien avec Moscou n’a été rendue publique. Doğru lui-même rappelle qu’il a quitté un média financé par la Russie dès le début de l’invasion de l’Ukraine et qu’il en a publiquement critiqué la conduite. Peu importe : il figure sur la liste, et la liste suffit.

« Je n’ai pas le droit de payer mon avocat. Je n’ai pas le droit d’acheter de l’eau. Je n’ai pas le droit de nourrir mon enfant. Je n’ai pas le droit de travailler. Je n’ai pas le droit d’acheter des médicaments. Toute transaction financière me concernant est interdite. »

Ces mots ne sont pas ceux d’un condamné. Ce sont ceux d’un homme placé en dehors du droit commun par une décision technocratique, sans audience, sans contradictoire, sans appel effectif. La loi allemande prévoit bien une allocation mensuelle de subsistance, fixée à 506 euros fin 2025, mais ses avocats ont dû engager plusieurs procédures judiciaires simplement pour obtenir l’accès à ce minimum. L’avocat Alexander Gorski parle de « guerre d’usure » visant à rendre la vie économique et sociale « de facto impossible ». On ne saurait mieux dire.

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Un instrument de pression sans filet judiciaire

Ce qui rend cette affaire particulièrement inquiétante, ce n’est pas seulement le sort d’un individu. C’est la mécanique qu’elle révèle. Le ministère allemand de l’Économie a précisé, en réponse à une demande du journal Junge Welt, qu’une personne sanctionnée ne peut recevoir « aucun avantage économique », y compris un salaire. Conséquence directe : toute entreprise allemande qui emploierait Doğru commettrait une infraction pénale. Il ne peut donc pas travailler. Ses proches qui souhaiteraient lui venir en aide s’exposeraient eux-mêmes à des poursuites. Des experts juridiques parlent d’« exil intérieur » : comme il est citoyen allemand, il ne peut être expulsé mais il est exclu de toute vie normale sur son propre sol.

Doğru lui-même a résumé le paradoxe avec une clarté glaçante : sa femme et leurs enfants à naître ont également subi le gel de comptes bancaires communs, sans avoir été nommément visés par aucune décision. « Ce n’est pas seulement moi, mais aussi ma femme et mes trois enfants qui sommes effectivement sanctionnés », a-t-il déclaré. Bruxelles, de son côté, définit ses sanctions comme un outil « conforme au droit humanitaire, qui n’a pas pour but de punir mais de modifier un comportement ». Formule orwellienne s’il en est : ruiner une famille pour lui faire changer d’opinions, ce n’est pas punir. C’est, paraît-il, éduquer.

Le député social-démocrate Macit Karaahmetoğlu a défendu le dispositif, soulignant que les sanctions visaient ceux qui portaient atteinte à « la sécurité, la stabilité, l’indépendance et l’intégrité » de l’UE et que l’Allemagne avait « activement contribué à mettre en place et renforcer » ce régime. On notera l’ironie : c’est au nom de la protection de l’indépendance et de l’intégrité que l’on prive un journaliste de son indépendance économique et de son intégrité civile. La logique circulaire est parfaite, et c’est précisément ce qui la rend dangereuse.

Un précédent qui dépasse le cas Doğru

Il serait tentant de circonscrire cette affaire à son contexte particulier : un journaliste aux accointances contestées, un dossier sensible, un moment politique tendu. Ce serait une erreur. Ce qui est en jeu ici, c’est la généralisation possible d’un instrument de sanction administrative capable de cibler n’importe quel journaliste dont les positions dérangent, de gauche comme de droite. Le rédacteur en chef suisse Roger Köppel, figure conservatrice et fondateur de l’hebdomadaire Die Weltwoche, ferait lui aussi l’objet d’une procédure de sanctions européennes pour des « narratifs pro-russes » présumés. La menace n’est donc pas idéologiquement orientée vers un seul camp : elle est structurelle.

Ce mécanisme contourne l’essentiel des garanties que les démocraties occidentales ont mis des siècles à construire. Pas de mise en examen, pas de jugement, pas de débat contradictoire sur les preuves, pas de présomption d’innocence effective. Une inscription sur une liste, validée par des instances européennes dont le fonctionnement réel est opaque pour la grande majorité des citoyens, suffit à effacer économiquement un individu. Le contrôle judiciaire existe théoriquement, mais en pratique, comme l’illustre la décision du tribunal de Francfort, il ne débouche pas sur la protection du sanctionné, simplement sur la confirmation que la banque respecte la loi en l’asphyxiant.

C’est cela, le véritable enjeu de l’affaire Doğru. Non pas la question de savoir si ses reportages pro-palestiniens sont bons ou mauvais, ni même s’il a un jour entretenu des liens avec des médias russes. La question est de savoir si une institution supranationale peut, sans procès, sans preuve publique, sans recours effectif, décider qu’un citoyen européen n’a plus le droit de vivre normalement. Si la réponse est oui, alors la liberté de la presse ne vaut que ce que Bruxelles veut bien lui accorder. Et c’est une définition de la liberté que l’on ne peut pas accepter.

Source: « Je n’ai pas le droit de nourrir mon enfant » : un journaliste ruiné par les sanctions de l’UE sans procès – PLANETES360

Les sanctions de l’EU :

https://data.europa.eu/apps/eusanctionstracker

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